Chagall en Russie
Chagall en Russie, Joann Sfar, première partie – Gallimard
Une B.D. franchement réjouissante. Malgré les drames, malgré les traditions, malgré les croyances, malgré les persécutions, malgré la difficulté pour un peintre de se faire admettre dans la famille de sa bien aimée, il y a il y a, ici, une fraicheur débordante d’humour et d’optimisme.
Marc (Chagall) aime une jeune fille qui l’aime en retour. Mais, Marc est peintre et se veut peintre. Or, que faire d’un peintre dans une famille juive ? Ce n’est pas un métier. A partir de là, Sfar déroule les vignette de sa B.D. avec un talent qui use du mouvement, de la couleur et du trait expressif dont l’humour surgit de manière si naturelle que nous avons l’impression de vivre les scènes, parfois graves, souvent drôles..
Il y a, en particulier, une magnifique réflexion sur l’art, sur la représentation du réel et les références aux œuvres du peintre sont nombreuses mais Sfar a la finesse de ne pas les exposer et seulement laisser le jeune Marc exprimer ce qu’il réalisera plus tard.
Le contexte historique sous tend le propos de manière vivante.
Un beau travail, plein de fantaisie à la manière d’un conte qui prend prétexte de la biographie de Chagall pour s’en détourner. Mais qu’importe ? On accompagne Sfar dans son hommage, plein de légèreté.
Un véritable plaisir de lecture à recommander à tous à Partir de 13 ans
La forteresse des lapins
La forteresse des lapins, Linda Zuckerman –Seuil
Voilà bien un lapin qui fera, sans doute date tant le sujet et la manière dont il est traité rejoint la littérature qui a ce quelque chose d’universel et qui rend ce texte incontournable.
Nous sommes en présence de deux univers, celui des renards et celui des lapins. Entre eux s’interposent d’autres espèces, ennemis ou alliés. Deux mondes qui dénient à l’autre l’identité d’être pensant et parlant. Mais la vie est complexe car il s’avère que le pire ennemi de Harry le renard est son propre frère Isaac, un être avide d’argent et sans scrupule. Quant à Quentin, le lapin, il est aux prises avec deux terrible comparse, Wally et Dan.
Les événements font que les deux ennemis, Harry et Quentin, vont faire cause commune pour aboutir à la vérité et surtout mettre fin au monstrueux projet d’Isaac et de ses alliés.
Cette fable animalière écrite dans un style et très efficace, permet une identification aux personnages car le récit décrit la violence, l’égoïsme et la duplicité dont sont capables les hommes.
Ceci dit, nous sommes charmés par les personnages très attachants en quête de vérité et de paix. Les scènes dans « L’auberge de la forêt » sont particulièrement savoureuses.
Mais, ce qui frappe dans le roman c’est la multiplicité des entrées : relations familiales, amitiés, politique, la lutte du bien contre le mal ; mais aussi, tous les ressorts du récit d’aventures : complots, meurtres, coup de théâtre, sans oublier un regard intéressant sur la nature.
Un roman original, une structure qui rythme magnifiquement le propos. Nous sommes absolument séduits par cette fable animalière de haute tenue.
A mettre entre toutes les mains à partir de 13 ans
Le journal de Fanny
Le journal de Fanny, Fanny Ben-Ami –Seuil
Le titre, l’étoile de David en première de couverture font tout de suite penser au journal emblématique d’Anne Franck.
Pourtant, le contexte où ce journal a été écrit s’en différencie car celui-ci est une réécriture du journal de Fanny qu’elle tint pendant la guerre.
Par ailleurs, il ne s’agit d’un journal écrit en huis clos, mais écrit dans la France sous occupation allemande, donc en semi liberté. Mais, dans la toute jeune existence de Fanny tout peut basculer à chaque instant dans l’horreur irrémédiable.
Tout a commencé en 1939 par l’arrestation et la déportation de son père, eux qui juifs allemand pensaient avoir trouvé en France un refuge et la liberté. Fanny a alors neuf ans et ne reverra plus jamais son père.
L’enfant et ses deux sœurs cadettes Erika et Georgette sont très rapidement confiées à L’O.S.E. (ouvre de Secours aux Enfants) qui les place dans une maison pour enfants à Montmorency. Puis, les enfants sont transférés dans un lieu plus sûr, dans la Creuse au château de Chaumont. Les enfants vont à l’école à Mainsat où tous savaient qui étaient les enfants du château. Fanny connut là trois ans de bonheur où elle fortifia son esprit à l’école, mais aussi auprès d’adultes de la maison d’enfants. Elle apparut très vite comme une « cheftaine », capable d’initiative et sachant mener un groupe tout en les rassurant.
En 1943, la situation devint dangereuse, « le château » a été dénoncé. Il faut fuir. On confie à Fanny qui alors avait treize ans la responsabilité de conduire 28 enfants dans une fuite éperdue jusqu’en suisse.
Cette fuite est narrée avec la simplicité de l’évidence ; On n’avait pas le choix. Le récit se déroule avec les ressorts d’un véritable roman d’aventures avec ses suspens, ses rebondissements. Aussi, le roman se lit-il comme l’expérience d’un parcours incroyable.
Une expérience unique et une écriture à la hauteur de ce qu’y s’y joue ménageant vigueur, courage, sens des responsabilités et un désir de vivre qui bouscule toutes les peurs.
En fin de volume Claude Grimmer propose une partie documentaire pour éclairer le lecteur sur la question de l’occupation allemande, de l’antisémitisme et de la Shoa.
Une fois le livre refermé, nous ne sommes pas prêts d’oublier le journal de Fanny.
A recommanderpour tous dès 11 ans
Niurka Règle
Le jour où j’ai abandonné mes parents
Le jour où j’ai abandonné mes parents, Agnès de Lestrade –DaCoDac Rouergue.
Voici un court roman drôle, vivant et non dénué de gentillesse, malgré les conflits familiaux bien pesants pour la jeune Karla-Madeleine dont le nom lui-même est tout un programme.
Les parents se chamaillent sans arrêt. Il faut dire que bien des choses les opposent. Le père communiste, syndicaliste et plutôt bougon ; la mère charmante, douce un tantinet bourgeoise et catholique. Ils se chamaillent mais ils s’aiment.
Cette année là, la petite famille part en vacances. Dans le camping où ils s’installent il y aura une surprise de taille qui bouleversera la vie de deux familles longuement séparées pour mésentente sociale.
Heureusement Karla-Madeleine a les pieds sur terre et elle ne va pas laisser s’échapper une cousine qui vient juste de s’introduire dans sa vie et qu’elle adore déjà, elle qui avait jusqu’alors une famille réduite au père et à la mère.
Dans ce récit original, alerte et très rythmé la jeune Karla-Madeleine évoque sa vie personnelle de jeune adolescente au caractère bien trempé.
Un récit qui se lit d’un trait. Un régal de lecture qui séduira aussi les parents.
A recommander dès 10 ans
Niurka Règle
L'innocent de Palerme
L’innocent de Palerme, Silvana Gandolfi – Les grandes personnes
On aurait pu attendre Silvana Gandolfi dans un autre registre, celui du fantastique et de la fantaisie. Mais, dans ce roman réaliste, elle excelle tout autant à évoquer l’univers inquiétant du monde mafieux où les enfants eux-mêmes ne sont pas à l’abri de la cruauté du système.
C’est un roman à deux voix, celles de Santino, sept ans et celle de Lucio, douze ans. Au tout début on peut croire qu’il s’agit de la vie croisée de deux enfants mais on apprend que Santino et Lucio sont les mêmes enfants et que seule la distance du temps les sépare.
Au tout début, nous sommes à Palerme. Santino est un enfant heureux, menant une vie de petit garçon sans problème, entouré de parents affectueux. Il doit célébrer sa communion, et, à cette occasion sa mère veut offrir un repas à la famille et aux amis dans un restaurant afin de donner à l’événement un caractère exceptionnel. Mais, alors qu’il se trouvait dans la voiture de son père accompagné de Mico, son grand-père, l’enfant est confronté à une étrange et inquiétante conversation. En effet, Alfonso, son père aurait dérobé et revendu du matériel déjà volé afin de rassembler a somme nécessaire à la fête. Or deux clans dominent la région et le père lié au clan U Tarrucatu a enfreint la règle, ayant dérobé la marchandise au clan ennemi. Et ce n’était pas le moment.
A partir de là tout s’enchaîne. Lors d’un rendez-vous dans la « ville fantôme », son père et son grand-père sont sauvagement tués, et, l’enfant lui-même est gravement blessé et échappe in extrémis à la mort.
Le va et vient entre le présent (moment du procès des mafieux) et le passé rythme le récit et c’est pour échapper à la vengeance du clan que Santino et sa mère doivent quitter Palerme et changer de nom, d’où Lucio en place de Santino.. Dorénavant sous protection judiciaire jamais plus ils ne devront retourner à Palerme.
La force du roman réside dans la connaissance des rouages qui font vivre la mafia et dans les qualités d’une écriture à la fois forte et sensible s’appuyant sur une structure narrative qui rend le lecteur captif de bout en bout.
Un roman magnifique à recommander pour tous dès 11 ans
L’histoire du soldat
L’histoire du soldat, Ramuz, Casanave – 6 pieds sous terre.
C’est l’histoire d’un soldat qui rentre au pays pour quinze jours de permission. Nous sommes en Suisse et entre Denges et Denezt, il va longuement. Ayant sorti son petit violon de sa besace, il joue de petits airs sans souci. Sur son chemin, un homme à la belle prestance, va à sa rencontre et veut lui acheter son violon. En complément des 10 frs, il lui offre un livre. Le soldat n’en veut pas ; il ne sait pas lire.
« C’est un livre qui dit les choses avant le temps » lui précise l’homme. Finalement, le soldat accepte le marché.
Il devient riche, très riche. Mais le pacte avec le diable (car c’était lui) l’enverra dans une atroce solitude. Seul l'amour pourra sauver notre soldat de la terrible expérience de
Si le thème reste classique, le traitement graphique donne force et poésie au récit, à travers un trait nerveux de Casanave qui évoque de manière très convaincante l’angoisse du personnage dans sa prison dorée. Le rapport texte et image fonctionne pleinement et on suit avec grand intérêt le récit à la tonalité philosophique universelle.
Niurka Règle
Comme chats et chiens
Comme chats et chiens, histoires de frères et sœurs, nouvelles, Thierry Magnier
Les huit nouvelles qui composent le volume sont toutes d’une grande qualité. D’abord, le sujet qui aborde les relations des fratries est abordé de manière très diverse mêlant douceur, violence, expérience de la mort ou des séparations, conflit et amour.
On y croise toutes sortes de familles : composées, décomposées, recomposées avec leur charge d’amour, de haine, leurs difficultés à dépasser les conflits ou leur trop plein d’attente.
Ce qui frappe aussi c’est le choix de récits qui ont tous préservé une qualité d’écriture, la diversité des auteurs renvoyant à une inspiration très personnelle.
Tout ceci rend la lecture de l’ensemble très intéressante, avec ses effets de surprise et un contenu souvent émouvant mais sans mièvrerie.
Ce sont des textes à hauteur d’adolescent(e) s
Très réussi.
A recommander dès 13 ans
Fuite en mineur
Fuite en mineur, Sylvie Dehors, Rouergue DoAdo noir
J’avais dit tout le bien que je pensais de Mon amour kalachnikov. Nous retrouvons, ici, Agathe, cette merveilleuse jeune fille franco-chinoise, adapte du karaté, au tempérament bien trempé.
Sa fragilité vient de son romantisme. Agathe est facilement émue par les gens de rencontre. Ce sera encore vrai, cette fois, pour sa fascination répulsion vis à vis de Dylan, un mutique dont elle ne ssait rien mais qui la poursuit avec une obstination troublante.
En fait, Dylan est un fugitif qui se retrouve au Havre, loin de Marseille où il purgeait une peine de deux ans dans une EPM (Etablissement pour mineur). Quant à Agathe, en partance pour l’Equateur, elle cherche un travail d’été pour payer son voyage.
Le récit est multiple et l’auteure mêle avec aisance et talent les questions sociales, les solidarités, la jeunesse, le tout dans un suspens finement mené. C’est aussi un roman sur la ville, le Havre, magnifiquement décrite.
Une écriture nerveuse, très rythmée participe à la qualité du récit, toujours en nuance, toujours en force et finalement très convaincant. Les personnages ne sont jamais décrits dans l’outrance, toujours pleinement humains, y compris « la Tortue », l’inspecteur de police et sorte d’ange gardien d’Agathe.
Le halo de mystère qui entoure Dylan est dévoilé subtilement< ;
Le roman semble inachevé car Agathe garde en elle quelque chose qui ressemble à de l’amour pour le garçon. mais ce dernier est plongé dans le coma au moment où Agathe s’envole pour l’Equateur.
Fuite en mineur ? La musique inachevée demanderait –presque une suite.
A recommander à partir de 13 ans
Niurka Règle
Construire un feu
Construire un feu
Construire un feu, Jack London PEMF, Histoire pour lire
Jacques London, avait, à travers son premier texte, datant de 1902, produit une œuvre courte mais dont la portée est immense.
Dans la réécriture du texte premier, en 1908, il distille un nouveau souffle à l’aventure avec une force remarquable dans le cheminement d’un homme face à l'adversité de la nature.
Dès l’incipit, le cadre est campé :
Le jour montait, froid et gris , excessivement froid et gris, quand l’homme laissa de côté la piste principale du Yukon et grimpa la haute berge de Terre, d’où un sentier à demi effacé et peu fréquenté partait vers l’est à travers un épais bois de sapin.
L’homme se met en route, et, très vite la perception du froid intense modifie sa tranquillité première. Il reste, cependant, dans l’ignorance de ce qu’est le froid à cette latitude. Parti sous 50°C en dessous de zéro, le froid ne faiblissait pas, tout au contraire. Sa morsure s’attaqua au visage, puis aux mains, aux pieds.
Un chien, un gros husky suivait l’homme. Conscient du danger qui les menaçait, le chien était inquiet et déprimé. Aussi, suivait-il l’homme car il attendait le « feu ».
Quoiqu’il fût prévenu des risques que faisait encourir le froid dans ces contrées, l’homme, projetait son arrivée dans le campement des trappeurs pour six heures du soir. Il construisit un premier feu et l’homme et le chien eurent un peu de réconfort.
L’homme reprit la route et le chien le suivit à regret car il savait d’instinct que le froid n’avait pas dit son dernier mot. Mais l’homme et le chien étaient étrangers l’un à l’autre.
A un moment donné, l’homme passa à travers la couche de neige d’un ruisseau. Il fallut réagir, construire à nouveau un feu, mais le froid avait gagné la partie.
Alors, la peur de la mort s’empara de l’homme de manière la plus folle, jusqu’au point de non retour.
Il s’agit là de la seconde version dans laquelle chaque mot a sa puissance d’évocation. Un récit admirable de la lutte de l’homme pour sa survie, et, finalement de son échec.
Le rythme, la clarté narrative, tout dans le récit stimule la lecture. Mêlant le récit d’aventure à une réflexion philosophique autour de la relation de l’homme à son environnement, il y a dans cette histoire éminemment humaine une densité saisissante.
Quant à la première version, sans doute dédiée pour plus jeunes, elle révèle le même sens narratif, avec simplement une part d’optimisme réconfortante quant à l’issue de l’aventure, puisque le héros de l’histoire ne meurt pas. Et si le chien est absent dans ce premier texte, on ne peut que saluer l’intrusion de l’animal dans la seconde version car il place de manière centrale l’Homme entre nature et culture. Ce qui donne une profondeur particulière au récit.
Edité au PEMF, l’ouvrage ne manquera pas d’intéresser, non seulement les lecteurs, mais sans doute les médiateurs qui pourront ouvrir une réflexion, y compris dans un travail comparatif entre les deux versions.
A recommander dès 10 ans.
Le retour de Jim Lamar
Le retour de Jim Lamar, Lionel Salaün – Liana Levi
Certes, c'est un premier roman, mais c'est surtout un roman magnifique.
Il semblerait, à lire le texte que l'auteur est habité par les lieux qui le traversent et tout autant par les personnages qu'il met en scène. Les seconds rôles jouant aussi leur partition pour mise en valeur de l'ensemble de l'architecture narrative. Car, Jim Lamar aussi bien que le jeune Billy qui sont les héros de l'histoire véhiculent, chacun à sa manière, l'aventure immobile qui fait la force de ce roman d'aventures.
Jim Lamar est un ancien du Vietnam où il vécut le terrible enfermement au bord des méandres du Mékong et de la jungle de tous les dangers. Il y rencontre Butch, Sony et Chet, des amitiés fortes de leur altérité. Tous sont morts abandonnés dans un champ de ruines.
A son retour, Jim sillonne les Etats Unis, pour donner aux familles les dernières « nouvelles » des disparus. Plusieurs années passent.
Finalement, désirant se ressourcer dans la maison de son enfance, il retourne à Standford. Il y retrouve sa maison, sans ses parents qui le croyant mort dans les rizières n'ont pas survécu à leur chagrin. La maison a été vidée et les habitants qui ont participé au pillage sont ouvertement hostiles au retour de Jim Lamar.
La rencontre de Jim avec Billy ouvre une parenthèse essentielle dans son futur proche. Quant à Billy, il découvrira, auprès de son aîné, une magnifique leçon d'humanité qui forgera à jamais son regard sur le monde.
Le Mississipi, cher à Marc Twain et que Lionel Salaün renvoie à notre imaginaire dans un jeu d'ombre et de lumière, comme l'histoire, ici, narrée, faite d'irruptions dans la mémoire où l'homme et l'enfant tentent de construire un sens.
L'écriture est d'une densité qui force l'admiration; Elle semble épouser les méandres et la moiteur du fleuve mythique avec ses recoins, ses courbes.
A la fin, quand Jim Lamar quitte le pays, il garde en lui l'image du jeune adolescent qui l'a accompagné dans sa traversée du désert. Quant à Billy, Il aura grandi et sera prêt à affronter la vie riche de son expérience.
Un superbe roman initiatique à recommander dès 16 ans












